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Contre-pédagogies de la solitude : pour l’évaluation d’une politique transversale de plus grande justice sociale

2 sept.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 sept.

Irma Velez, Ph.D

Sorbonne Université




« Faut-il créer un ministère de la solitude, comme au Japon et au Royaume-Uni ? » Voilà la question que soulève Julien Damon dans les Échos, en suivant certains pays (Japon et Angleterre), certaines mélodies (Laurent Voulzy) et certaines images (les animaux de compagnie).

Sans distinguer les politiques de reconnaissance et celles de redistribution (Fraser, 2009) propres au cloisonnement ministériel, Damon privilégie l'aphorisme plutôt que l'analyse historique ou interculturelle. Il évite à tout prix les approches intersectionnelles ou genrées et survole la monoparentalité pour viser le scrolling along du technocapitalisme. Et pour nous inviter à penser un "nouveau ministère" de la gestion de la cruauté dit « de la solitude » : un référentiel exclusivement masculin — de Putnam à Hollande.

À force de scroller, on pourrait effectivement oublier que l'individualisme puise sa source au cœur même de nos sociétés profondément violentes car patriarcales (Segato, 2022), façon

nant des Histoires structurellement conçues autour de l'exclusion et de la mise à l'écart. C’est contre cette « rationalité technocratique et instrumentale » (Segato, 2026) qu’il faut lutter et non pas la renforcer.

N'a-t-on pas dû créer chez nous et ailleurs un délit de non-assistance à personne en danger, ou un « Ministère du Travail et des Solidarités », pour lutter contre le détournement du regard et contre l'exclusion qui précède toute forme d'isolement ? Pourtant nous continuons à entendre : « pour vivre heureux, vivons cachés ».

Il serait donc plus efficace de poser la question ainsi : quand les systèmes patriarcaux et leurs messagers vont-ils se mettre à lire la contribution intellectuelle des femmes à l'humanité pour nous aider à penser un État moins patriarcal ? Quand va-t-on dispenser une éducation au regard empathique, qui s'oppose au regard patriarcal ou à celui de la compréhension exclusivement masculiniste des problèmes tels que formulés ici ? Quand va-t-on cesser de nous conduire vers les échecs des modèles impérialistes de la cruauté ?

Le budget du bien-être néo-zélandais offre un contre-modèle plus instructif — non pas tant par son montant que par son architecture. Le paquet de lutte contre les violences familiales et sexuelles du Wellbeing Budget 2019 (320,9 millions de dollars néo-zélandais sur quatre ans) (New Zealand Government, 2019) n'a précisément pas été confié à un ministère isolé : il a été construit comme un travail conjoint entre huit agences gouvernementales, piloté depuis le centre de l'exécutif plutôt que délégué à un guichet dédié. C'est cette architecture transversale — et non la seule décision d'investir — qui distingue un leadership pensant la solidarité comme un problème général plutôt que comme un secteur parmi d'autres. Les modèles finlandais ou islandais en matière de politiques d'égalité durables ne sont-ils pas, eux aussi, plus intéressants à suivre pour réduire l'isolement des personnes ? D'autres leaderships européens se réclamant du féminisme — celui de Pedro Sánchez, par exemple — vont dans le même sens : la gestion de la cruauté et la lutte pour une plus grande justice sociale doivent être le fruit d'une politique d'abord générale.

Il serait souhaitable que la France, qui se pense réformiste, revisite son mode de poser les questions par une culture inclusive mise à jour. La modernité de nos États a d'abord consisté à offrir des solutions aux maux qu'elle s'est créé toute seule (Segato, 2018), puisque l'État lui-même organise la vulnérabilité différentielle et sa propre irresponsabilité face à la violence exercée sur certains corps (Dorlin, 2017).

Arendt (2002) distingue l'isolement — la perte du pouvoir d'agir dans l'espace public — de la solitude proprement dite, la perte du rapport à soi et au monde, et montre que les régimes totalitaires organisent méthodiquement cette solitude comme condition de l'adhésion de masse. Pensons le lien et la solidarité autrement que par la démultiplication de ministères qui ne communiquent pas entre eux sur la cruauté et ses effets, puisque nous savons que ce lien et l'érosion des niveaux d'empathie sont structurellement constitués (Segato, 2018). La solitude elle-même n'est pas un fait social brut à administrer par un guichet, ni une donnée à gérer : c'est un pur produit politique. Un ministère dédié qui traiterait l'isolement comme une pathologie sociale isolée ne résout ni l'inaction politique transversale qui le produit, ni le déficit d'évaluation d'une politique générale de lutte contre les injustices sociales.

La solidarité n'est pas non plus une question à traiter dans un tiers lieu de guichets du care, mais bien dans une nouvelle éducation à la responsabilité partagée (Tronto, 1993, 2013) — à condition de ne pas occulter, comme le souligne la critique décoloniale du care, la division raciale et internationale du travail de soin (Hochschild, 2000 ; Parreñas, 2001). L'isolement des corps vulnérables par le gouvernement lui-même (Butler, 2004) et la bureaucratisation de l'exclusion concernent tous nos ministères. La Justice, l'École, la Recherche, l'Intérieur doivent interroger et évaluer les formes de cruauté qu'ils reconduisent, engager des contre-pédagogies à cette cruauté (Segato, 2018) qui n'a rien d'une fatalité, et remédier à la banalisation d'un isolement structurellement organisé par des politiques ordinaires plutôt que produite par l'irruption exceptionnelle de la violence que décrivait Arendt (2002) à propos des régimes totalitaires.


Références

Arendt, H. (2002). Les origines du totalitarisme (trad. fr.). Gallimard. (Ouvrage original publié en 1951)

Butler, J. (2004). Precarious life: The powers of mourning and violence. Verso.

Damon, J. (2026, 1er septembre). La France en solitaire. Telos. https://www.telos-eu.com/fr/societe/la-france-en-solitaire.html

Dorlin, E. (2017). Se défendre. Une philosophie de la violence. La Découverte/Zones.

Fraser, N. (2009). Scales of justice: Reframing political space in a globalizing world. Columbia University Press.

Hochschild, A. R. (2000). Global care chains and emotional surplus value. Dans W. Hutton & A. Giddens (dir.), On the edge: Living with global capitalism (p. 130–146). Jonathan Cape.

Parreñas, R. S. (2001). Servants of globalization: Women, migration, and domestic work. Stanford University Press.

New Zealand Government. (2019, 19 mai). Breaking the cycle of family and sexual violence. Beehive.govt.nz. https://www.beehive.govt.nz/release/breaking-cycle-family-and-sexual-violence

Segato, R. L. (2018). Contra-pedagogías de la crueldad. Prometeo Libros. (Traduction française par I. Velez, Contre-pédagogies de la cruauté, Payot, à paraître)

Segato, R. L. (2022). La guerre aux femmes (A. Rinaldy & I. Velez, trad.). Payot. (Ouvrage original publié en 2016)

Segato, R. L. (2026). Critique de la colonialité (I. Velez, trad.). EuroPhilosophie Éditions. https://doi.org/10.4000/16b4i

Tronto, J. (1993). Moral boundaries: A political argument for an ethic of care. Routledge.

Tronto, J. (2013). Caring democracy: Markets, equality, and justice. New York University Press.

Fait à Paris le 2 septembre 2026.

 
 
 

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